IDENTITÉ

Les transitions, qu’elles soient personnelles ou professionnelles, nous ramènent à qui l’on est vraiment, et à l’image que les autres se font de nous. Ariane nous raconte comment elle a troqué sa casquette de journaliste contre celle de CEO de YogiToy.

Créer son entreprise, c’est déployer une nouvelle identité. Le 28 juillet 2017, YogiToy naissait aux yeux de l’administration hexagonale, et j’osais me rendre sur Société.com pour admirer cette officialisation assortie d’un numéro SIREN. J’ai « épousé » mon associé et je suis devenue directeur général d’une start-up – je n’oublierai jamais que le logiciel interne de la Banque Postale où nous avons ouvert notre compte n’avait pas d’équivalent féminin.

Ce jour-là était symboliquement fort : passer de « société en cours de constitution » à « société » tout court, c’est rendre tangible et digne de respect un projet qui pour son entourage, et peut-être même pour soi, est perçu comme une abstraction voire une lubie. Pourtant, je ne dirais pas que c’est le 28 juillet 2017 que je suis devenue chef d’entreprise – cheffe ? Non, c’est arrivé quelques mois plus tard, quand j’ai arrêté du jour au lendemain l’activité de journaliste que je menais en parallèle.

Je reculais depuis le printemps, saison où j’avais senti, viscéralement, que je devais me consacrer à 100% à cette start-up si je voulais lui donner la chance d’exister. Que c’était là ma place. Sauf que mes différents « moi » s’engueulaient dans ma tête :

— Tu as eu tant de mal à devenir journaliste, sans passer par une école, et à te faire accepter comme tel, culpabilisait l’une.
— N’es-tu pas lassée de ce statut de pigiste ? De dépendre autant du bon vouloir de tes employeurs, qui pour la plupart te payent en retard ou en-dessous du smic, sous prétexte que tu es chanceuse d’exercer un métier intellectuel très prisé, contrecarrait l’autre.
— Que va penser ton entourage ? Tes parents, tes amis, tes pairs ? Ils ne vont pas comprendre, ils vont t’oublier.
— Peu importe ce qu’ils pensent, toi tu veux quoi ?

Il était question de mon identité intime et sociale. J’avais peur.

Est-ce français que de devoir toujours se définir par une profession et le statut qu’elle sous-tend ? Combien de fois les premiers mots d’un inconnu rencontré dans un contexte dit convivial, ont été « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». Je redoutais aussi ces parodies d’entretiens d’embauche, si peu imaginatives, si normées, et difficiles à vivre quand on est en train de changer de « rôle ». Fichue société du spectacle.

Un matin d’automne, mélancolique comme le sont les jours pluvieux à Paris, j’étais prête. J’ai dit au revoir au journalisme, pas forcément adieu. Un au revoir libérateur. L’évidence. Mon avenir n’était pas certain, mais j’avais choisi cette incertitude, je ne la subissais plus. Ça y est : j’étais entrepreneur, entrepreneure, entrepreneuse.